Dès son apparition sur les réseaux sociaux, une "nouvelle figure masculine attise les moqueries : le performative male". C'est un homme qui semble afficher une personnalité très féministe alors qu'il ne la posséde pas réellement.
Dans certains cercles, l'image s'est si largement diffusée qu'elle a donné naissance à des "performative male competitions" et à de nombreuses compilations virales moquant leur esthétique devenue stéréotypée.
Néanmoins, derrière cette image trompeuse, se pose une question essentielle : ces hommes sont-ils un obstacle au féminisme ou, au contraire, une opportunité ?
Le phénomène, né d'un simple mème circulant dès 2024 représentant un homme lisant en bord de fenêtre, légendé « U R Not a Vibe Bro », a rapidement explosé, jusqu'à devenir un sujet de débat culturel. Son esthétique s'est stabilisée en quelques mois pantalons amples, tote matcha, Clairo dans les oreilles...autant de signes immédiatement reconnaissables.
Cette codification a renforcé la perception d'un personnage presque caricatural. Cela rappelle aussi les influenceurs mode masculins qui étaient eux aussi régulièrement tournés en ridicule.
Cette hostilité dépassant la satire, questionne le statut même des hommes qui investissent un espace numérique historiquement perçu comme féminin et regroupant influence et esthétique.
Pour certains, le « performative male » n'est qu'une déclinaison du « softboy toxique » comme l'affirme l'auteur et journaliste James Factora.
C'est un homme qui adopte ostensiblement certains codes pour séduire, sans que ses comportements quotidiens ne reflètent un véritable engagement envers l'égalité hommes femmes. Cette instrumentalisation apparente du féminisme alimente la méfiance, d'autant plus que l'histoire récente regorge de figures publiques progressistes démasquées pour des comportements misogynes.
D'autres personnalités médiatiques tout aussi progressistes tels que Pedro Pascal ou Chris Evans sur certains sujets ont été également accusées comportements problématiques, alimentant l'idée que la performance féministe pourrait masquer des intentions toxiques.
Mais il serait réducteur de considérer ces hommes uniquement comme des obstacles. S'habiller, se comporter, choisir ce que l'on montre fait partie d'un rôle social que chaque individu joue, consciemment ou non. La suspicion est pourtant la seule émotion ressentie à l'égard des performative males et d'autres hommes réellement féministes puisqu'on ne distingue plus. Et cela pousse certains hommes à se taire ou à recourir à l'auto-dérision, comme le montrent les vidéos satiriques ou les concours de « performative male», illustrant qu'un homme ne peut assumer des goûts ou des positions hors des codes traditionnels de la virilité qu'en en faisant une plaisanterie.
L'évolution du mouvement -#MeToo, débutant en 2010, accentue ce paradoxe. Des années après que des hommes prennent publiquement position contre les violences sexistes, beaucoup se sont tus face à la montée des discours masculinistes incarnés par des figures comme Donald Trump, Andrew Tate ou Elon Musk. De ce fait, comme l'explique Jia Tolentino dans son essai majeur How America Embraced Gender War, dans la lutte pour résister a l'assaut de la misogynie qui étouffe de plus en plus la société actuelle, les femmes ont besoin d'alliés masculins. «C'est la que nous apprenons a quel point nous avons besoin les uns des autres, en fin de compte», écrit-elle avec une lucidité presque transcendante. Dans le même ordre d'idée, il devient évident qu'en utilisant de manière indiscriminée le terme «performative male» comme une critique péjorative, on risque d'aliéner les hommes qui pourraient être des alliés progressistes.
En conclusion, les luttes féministes ne peuvent se priver d'alliances masculines. Disqualifier tous les engagements masculins au nom de la « performance » revient à créer un vide que les discours virilistes les plus agressifs s'empressent d'occuper. Plutôt que de ridiculiser ceux qui tentent de s'écarter des modèles traditionnels, il devient essentiel de reconnaître que l'ouverture de l'espace féministe passe aussi par des expérimentations hésitantes. Sans cela, la critique du « performative male » risque moins de protéger le féminisme que de l'isoler.
Rédactrice : Zeina BABA-KHELIL
